Santé mentale au travail : pourquoi personne n’ose en parler
Les troubles psychologiques sont devenus la première cause des arrêts longs. Un salarié concerné sur deux n'en parle pas au travail. Voici pourquoi, et quoi faire.
La santé mentale au travail est devenue la première cause des arrêts longs en France. Les troubles psychologiques représentent 37,8 % des arrêts de plus de 30 jours, selon l’étude Absentéisme 2026 de Malakoff Humanis publiée le 30 juin 2026. Parmi les salariés concernés, un sur deux n’ose pas aborder le sujet dans son entreprise. Ce silence coûte cher, parce qu’il retarde les seules démarches qui protègent réellement : la visite de pré-reprise, l’aménagement de poste et la reprise à temps partiel.
37,8 %
des arrêts de plus de 30 jours liés à des troubles psychologiques en 2025
1 sur 2
salariés concernés qui n’osent pas en parler dans leur entreprise
4,3 %
taux d’absentéisme dans le privé en 2025, en hausse de 25,5 % depuis 2019
72 %
des salariés jugent difficile un retour après plus de 30 jours d’arrêt
Pourquoi les troubles psychologiques sont passés en tête des arrêts longs
L’étude porte sur les données anonymisées de 3,8 millions de salariés du privé, l’analyse de plus de 300 000 dossiers d’arrêts longs indemnisés et un baromètre mené par l’Ifop auprès de 3 000 salariés, 400 dirigeants et 200 médecins généralistes. Autrement dit, ce n’est pas une impression de comptoir.
Dépression, troubles anxieux, épuisement professionnel : ces motifs pèsent désormais 37,8 % des arrêts de plus de 30 jours, une part en progression de 25 % depuis 2020. Le phénomène touche d’abord les salariés de moins de 40 ans, les femmes et les cadres. Le taux d’absentéisme des cadres a d’ailleurs bondi de 35,2 % depuis 2019.
Le vrai basculement n’est pas le nombre d’arrêts, c’est leur durée. Les arrêts de plus de 60 jours ne représentent que 9,4 % des arrêts, mais concentrent 63,8 % des journées d’absence. Un problème de santé mentale ne produit pas trois jours de repos, il produit des mois. Et plus l’arrêt s’allonge, plus le retour devient difficile : 72 % des salariés considèrent qu’une reprise après plus de 30 jours d’arrêt est compliquée.
Cette dégradation ne sort pas de nulle part. Nous l’avions déjà vue affleurer dans l’enquête de la DARES sur les conditions de travail : l’intensité du travail recule en moyenne, mais la moyenne cache des situations qui se durcissent. Pour repérer les signaux avant l’arrêt, notre guide sur les signes du burnout et la façon d’y réagir reste le point d’entrée le plus utile.
Ce que votre employeur apprend réellement de votre arrêt
C’est la crainte numéro un, et elle mérite une réponse précise plutôt qu’une réassurance vague. Un avis d’arrêt de travail se compose de trois volets. Les volets 1 et 2, qui portent les éléments médicaux, sont destinés à votre caisse d’Assurance Maladie. Le volet 3 est celui que vous transmettez à votre employeur : c’est la pièce conçue pour lui, et elle sert de justificatif de votre absence et de ses dates.
Même logique du côté de la médecine du travail. Le médecin du travail informe l’employeur qu’une visite de pré-reprise est organisée, sauf si vous vous y opposez. Et il ne transmet ses recommandations d’aménagement qu’avec votre accord, comme le rappelle la fiche de l’Assurance Maladie sur la visite de préreprise. Ce qui circule, ce sont des préconisations sur le poste, jamais un diagnostic.
La zone grise, c’est tout ce que vous dites vous-même à votre manager ou aux ressources humaines. Là, aucun secret médical ne s’applique. D’où la règle simple : les éléments de santé passent par les médecins, les conséquences sur le poste passent par l’entreprise.
À qui parler, et ce que chacun peut réellement déclencher
Beaucoup de salariés se taisent parce qu’ils ne savent pas à qui s’adresser, et redoutent d’ouvrir une porte qu’ils ne pourront plus refermer. Voici qui fait quoi.
| Interlocuteur | Ce qu’il peut déclencher | Ce qui remonte à l’employeur |
|---|---|---|
| Médecin traitant | Prescrire l’arrêt, demander une visite de pré-reprise, prescrire une reprise à temps partiel pour motif thérapeutique | Le volet 3 de l’arrêt, plus la demande de temps partiel s’il y en a une |
| Médecin du travail | Recommander un aménagement du poste, un aménagement du temps de travail, une formation ou un reclassement | Ses préconisations, avec votre accord |
| Médecin conseil de l’Assurance Maladie | Demander une visite de pré-reprise, valider le bien-fondé médical du temps partiel thérapeutique | Rien sur le contenu médical |
| Assistant de service social de l’Assurance Maladie | Accompagnement social, information sur vos droits, construction d’un projet compatible avec votre état de santé | Rien sans votre accord |
| Manager ou ressources humaines | Ajuster la charge, organiser concrètement le retour | Tout ce que vous leur dites |
Un détail qui change beaucoup de choses : la visite de pré-reprise n’est pas à l’initiative de l’employeur. Elle peut être demandée par vous, par votre médecin traitant, par le médecin conseil ou par le médecin du travail. Vous gardez la main.
Préparer son retour : ce qui a changé le 15 juin 2026
La visite de pré-reprise est ouverte dès que l’arrêt dépasse 30 jours, et même si la date de reprise n’est pas encore fixée. Elle sert à anticiper : aménagement ou adaptation du poste, préconisations de reclassement, formations destinées à faciliter une réorientation.
La visite de reprise, elle, est obligatoire après un arrêt d’au moins 60 jours pour maladie ou accident d’origine non professionnelle, après un accident du travail d’au moins 30 jours, après une maladie professionnelle quelle que soit la durée, et après un congé de maternité. Elle est organisée par le médecin du travail à la demande de l’employeur, dans les 8 jours calendaires suivant la reprise.
Nouveauté à connaître, détaillée sur la fiche du Code du travail numérique mise à jour le 31 août 2026 : pour les arrêts de travail délivrés depuis le 15 juin 2026, la visite de reprise n’est plus exigée si deux conditions sont réunies. Il faut avoir bénéficié d’une visite de pré-reprise dans les 30 jours précédant la reprise effective, et que le médecin du travail ait conclu qu’aucun aménagement du poste ni du temps de travail n’était nécessaire. Cette dispense tombe dès que le salarié, l’employeur ou le médecin du travail demande que la visite ait lieu. La visite de reprise peut par ailleurs se tenir en téléconsultation, sous réserve du consentement des deux parties et de conditions techniques suffisantes.
Ce travail de préparation a un rendement mesurable. Selon la même étude Malakoff Humanis, les salariés accompagnés reprennent une activité dans l’année dans 72 % des cas, avec une durée totale d’absence réduite de 73 jours en moyenne. À l’inverse, seules 29 % des entreprises disposent d’actions structurées de prévention, et plus d’une sur deux n’a mis en place aucune action spécifique contre l’absentéisme. Ne comptez donc pas sur un dispositif maison qui viendrait vous chercher.
Si la dégradation vient de l’organisation du travail elle-même plutôt que d’un épisode personnel, deux lectures complètent celle-ci : reconnaître une situation professionnelle toxique et ce que la Cour de cassation a rappelé sur le droit à la déconnexion.
Questions fréquentes
Mon employeur peut-il connaître le motif de mon arrêt de travail ?
Les éléments médicaux figurent sur les volets 1 et 2, adressés à l’Assurance Maladie. Le volet 3, celui que vous remettez à votre employeur, est la pièce prévue pour lui et sert à justifier l’absence et ses dates. En revanche, tout ce que vous racontez vous-même à votre manager ou aux ressources humaines sort du cadre médical.
Qui peut demander une visite de pré-reprise ?
Le salarié lui-même, le médecin traitant, le médecin conseil de la Sécurité sociale ou le médecin du travail, dès lors que l’arrêt dépasse 30 jours. Le médecin du travail informe l’employeur de son organisation, sauf opposition du salarié.
La visite de reprise est-elle toujours obligatoire ?
Non. Depuis le 15 juin 2026, elle n’est plus requise si une visite de pré-reprise a eu lieu dans les 30 jours précédant le retour et que le médecin du travail a conclu qu’aucun aménagement n’était nécessaire. Elle redevient obligatoire si le salarié, l’employeur ou le médecin du travail la demande.
Puis-je reprendre à temps partiel après un arrêt pour raison psychologique ?
Oui, via la reprise du travail à temps partiel pour motif thérapeutique. Elle est prescrite par le médecin traitant, doit être médicalement justifiée auprès du médecin conseil de l’Assurance Maladie, et suppose l’accord de l’employeur. Les modalités sont détaillées sur la page dédiée de l’Assurance Maladie.
Où trouver les chiffres cités dans cet article ?
Ils proviennent de l’étude Absentéisme 2026 de Malakoff Humanis, publiée le 30 juin 2026 et portant sur l’année 2025. Pour le cadre réglementaire des arrêts eux-mêmes, voir notre décryptage de ce qui change sur les arrêts maladie depuis septembre 2026.
Guillaume Coudert