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La vie au travail

Conditions de travail : ce que 25 300 salariés ont vraiment dit

Le travail s'allège en moyenne selon la Dares, mais 41 % des salariés ne se sentent plus capables de faire le même métier jusqu'à la retraite. Décryptage.

Guillaume Coudert Guillaume Coudert 8 min de lecture
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Une ouvrière en gilet orange fait une pause à son poste dans un atelier industriel lumineux, un collègue consulte une tablette en arrière-plan
Les contraintes physiques concernent encore quatre salariés sur dix en France, un niveau quasi stable depuis 2016.

La Dares a publié le 9 septembre 2026 la plus grosse photographie du travail français depuis dix ans, et elle est déroutante. Pour la première fois depuis les années 1980, l’intensité du travail recule. Les relations avec la hiérarchie s’améliorent, la fierté du travail bien fait grimpe de 10 points. Et pourtant, 41 % des salariés déclarent ne pas se sentir capables de faire le même travail jusqu’à la retraite, contre 38 % en 2016. Le travail devient plus supportable au quotidien, mais moins tenable sur la durée.

Que dit exactement l’enquête de la Dares ?

Il s’agit de l’édition 2024-2025 de l’enquête Conditions de travail à coloration risques psychosociaux, menée par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du Travail. La collecte s’est déroulée de juillet 2024 à avril 2025 : 25 300 questionnaires recueillis en face à face, complétés par un autoquestionnaire pour les sujets les plus sensibles. Les résultats sont publiés dans Dares Analyses n° 37, signé Cécile Girault et Aude Lapinte.

Ce n’est pas un sondage d’opinion commandé par un cabinet de conseil. C’est une enquête statistique publique, menée sans interruption depuis bientôt cinquante ans, qui permet de comparer 2024 à 2016 sur des questions strictement identiques. Quand elle bouge, c’est que quelque chose a réellement bougé.

38 %

des salariés exposés à au moins trois contraintes de rythme en 2024, contre 43 % en 2016

82 %

éprouvent souvent ou toujours la fierté du travail bien fait, soit 10 points de plus qu’en 2016

31 %

rapportent des comportements hostiles au travail, deux points de plus qu’en 2016

41 %

ne se sentent pas capables de faire le même travail jusqu’à la retraite, contre 38 % en 2016

Le travail s’améliore en moyenne, et c’est exactement le problème

La moyenne est une moyenne. Derrière les bons chiffres d’ensemble, l’enquête décrit deux trajectoires opposées selon la catégorie socioprofessionnelle. Les cadres et les ouvriers qualifiés voient leurs conditions s’alléger. Les employés, eux, encaissent.

Sur les contraintes physiques, c’est net. En 2024, 74 % des ouvriers peu qualifiés sont exposés à au moins trois contraintes physiques, contre 8 % des cadres, des niveaux quasi stables depuis 2016. Mais la situation des employés peu qualifiés se dégrade nettement : 61 %, soit 7 points de plus qu’en 2016. Chez les employés qualifiés, on passe à 35 %, soit 4 points de plus. Chez les professions intermédiaires, 33 %, soit 2 points de plus.

Indicateur 2016 2024
Au moins trois contraintes de rythme 43 % 38 %
Manque d’autonomie dans l’organisation du travail 44 % 41 %
Relations dégradées avec la hiérarchie 26 % 21 %
Comportements hostiles subis 29 % 31 %
Ne pas se sentir capable de tenir jusqu’à la retraite 38 % 41 %

Une part de l’embellie moyenne s’explique par un simple effet de structure : la proportion de cadres, très peu exposés, est passée de 18 % à 24 % des salariés sur la période, au détriment de catégories nettement plus exposées. Autrement dit, le travail ne s’est pas seulement amélioré, la population salariée a changé de composition. C’est une nuance que les communiqués d’entreprise ne reprendront pas.

Le point le plus dur concerne les comportements hostiles, c’est-à-dire les marques de mépris, le déni de reconnaissance ou les agissements hostiles au sens de la définition Gollac. Ils progressent de 2 points pour l’ensemble des salariés, mais jusqu’à 8 points chez les employés peu qualifiés. Sur ce terrain précis, la décennie a été un recul.

Pourquoi 41 % ne se voient pas tenir jusqu’à la retraite

C’est le chiffre le plus commenté, et le plus mal interprété. Il ne signifie pas que 41 % des salariés vont s’arrêter avant l’âge légal. Il mesure une chose plus précise et plus utile : la part de salariés qui, interrogés en 2024 et 2025, déclarent ne pas se sentir capables de faire le même travail jusqu’à la retraite. Ce n’est pas un pronostic, c’est un signal d’usure ressentie sur le poste occupé aujourd’hui.

Ce paradoxe a une lecture simple. L’allongement de la vie professionnelle a déplacé l’horizon : un métier qu’on se voyait tenir jusqu’à 60 ans ne se tient pas forcément jusqu’à 64. La question n’a pas changé, la distance à parcourir, si. À cela s’ajoute une donnée de l’enquête sur le sentiment de qualité empêchée, c’est-à-dire l’impossibilité de faire un travail dont on soit fier. Les femmes y sont nettement plus confrontées que les hommes : 36 % d’entre elles citent le manque de collègues comme obstacle, contre 29 % des hommes, et 28 % le manque de temps, contre 20 %.

Sur la capacité à peser sur son propre travail, l’écart reste marqué : 58 % des ouvriers peu qualifiés estiment ne pas avoir eu d’influence sur les changements intervenus dans leur travail, contre 39 % des cadres. Cet écart s’est toutefois sensiblement réduit depuis 2016.

Ce que vous pouvez en tirer pour votre propre carrière

Un chiffre national ne décide rien à votre place, mais il donne un cadre pour poser les bonnes questions. Si vous faites partie des 41 %, la donnée utile n’est pas le pourcentage, c’est le mot même : ne pas se voir tenir dans le même travail n’est pas la même chose que ne pas se voir tenir dans le même métier, ni dans la même entreprise.

Trois leviers concrets, dans l’ordre où ils coûtent le moins cher à tester. D’abord l’organisation : les droits en matière de télétravail et la semaine de quatre jours sont deux aménagements qui se négocient réellement, y compris hors des métiers de bureau pour le second. Ensuite les frontières : le droit à la déconnexion n’est pas une politesse d’entreprise, il est opposable. Enfin l’alerte : si les signaux d’usure sont déjà là, ne les traitez pas comme un problème de motivation, la liste des signes du burn-out existe pour ça, et la médecine du travail peut être saisie à votre initiative sans passer par votre employeur.

Un dernier point de méthode. Le meilleur moment pour se poser ces questions n’est pas le lundi matin dans le tunnel, mais un moment de recul volontaire, comme nous l’évoquions dans notre guide sur la reprise du travail après les vacances. Un diagnostic posé à froid vaut mieux qu’une décision prise à chaud.

Questions fréquentes

Les conditions de travail se sont-elles vraiment améliorées en France ?

En moyenne, oui, sur plusieurs indicateurs mesurés par la Dares entre 2016 et 2024 : l’intensité du travail recule pour la première fois depuis les années 1980, le manque d’autonomie baisse de 3 points, les relations dégradées avec la hiérarchie reculent de 5 points. Mais cette amélioration ne bénéficie guère aux employés peu qualifiés, chez qui le travail s’intensifie et les comportements hostiles augmentent jusqu’à 8 points.

Que signifie précisément le chiffre de 41 % ?

Il désigne la part de salariés qui déclarent ne pas se sentir capables de faire le même travail jusqu’à la retraite, mesurée dans l’enquête Conditions de travail 2024-2025. C’est une perception d’usure sur le poste actuel, pas une prévision de départ anticipé. Ce chiffre était de 38 % en 2016.

Sur quelles données repose cette enquête ?

Sur 25 300 questionnaires recueillis en face à face entre juillet 2024 et avril 2025, complétés par un autoquestionnaire pour les questions les plus sensibles. Le champ couvre l’ensemble des actifs occupés en France, Mayotte incluse pour la première fois en 2024. Les six dimensions des risques psychosociaux analysées suivent les recommandations du rapport Gollac de 2011 : intensité du travail, exigences émotionnelles, autonomie, rapports sociaux, conflits de valeur et insécurité de la situation de travail.

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