Aller au contenu
Les coulisses des entreprises

Métiers disparus : ce que leur oubli raconte de nos emplois

Porteur d'eau, allumeur de réverbères, poinçonneur : ces métiers disparus racontent comment l'automatisation transforme le travail et déplace les compétences.

Guillaume Coudert Guillaume Coudert 10 min de lecture
Partager
Ouvrier operant une machine industrielle dans une usine moderne, illustration de l'evolution des metiers
Les métiers d'aujourd'hui sont nés de la disparition de ceux d'hier. Photo d'illustration.

Le porteur d’eau, l’allumeur de réverbères, la standardiste et le poinçonneur du métro ont un point commun : leur métier a disparu, avalé par une innovation technique. Ces métiers disparus ne sont pas de simples curiosités d’almanach. Ils racontent, mieux qu’un rapport de prospective, comment le travail se déplace quand une machine reprend une tâche, et pourquoi certaines compétences humaines survivent à toutes les révolutions.

1667

Naissance du falotier, l’allumeur de réverbères parisien

29 000

Porteurs d’eau à Paris avant l’eau courante

1973

Dernier poinçonneur du métro parisien

+78 M

Emplois nets attendus dans le monde d’ici 2030

Pourquoi des métiers entiers finissent par disparaître

Un métier ne s’éteint presque jamais par décret. Il s’efface quand une technique reprend le geste central qui le justifiait. L’eau courante rend inutile celui qui portait les seaux. L’ampoule électrique, pilotée à distance, rend inutile celui qui allumait les becs de gaz un à un. Le fil conducteur de ces disparitions n’est pas la paresse ni la crise, c’est le transfert d’une tâche répétitive d’une paire de mains vers un mécanisme. Comprendre ce mécanisme, c’est déjà mieux lire les transformations d’aujourd’hui, dans les usines comme dans les bureaux.

Sept métiers que la technique a effacés

Chacun de ces métiers a occupé des milliers de personnes, parfois pendant des siècles, avant de basculer dans l’oubli en une poignée d’années. Leur portrait tient en une cause commune et une leçon différente.

Le porteur d’eau, noyé par l’eau courante

Du Moyen Âge, où les premiers porteurs apparaissent à Paris à la fin du XIIIe siècle, jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, ils remontaient l’eau des fontaines et de la Seine seau après seau, étage après étage, pour quelques centimes la tournée. Ils étaient jusqu’à 29 000 dans la capitale, souvent auvergnats. Les grands travaux du baron Haussmann sous le Second Empire, puis la généralisation de l’eau courante, ont peu à peu tari leur gagne-pain jusqu’à le faire disparaître.

L’allumeur de réverbères, éteint par l’électricité

Le falotier naît en 1667. Avec l’arrivée des réverbères à gaz entre 1817 et 1830, Paris compte jusqu’à 23 000 lanternes et environ 1 500 allumeurs qui parcourent la ville deux fois par jour. L’Exposition universelle de 1878 sonne le glas du métier : l’éclairage électrique, généralisé à partir de 1887, présente un avantage décisif. Il se commande à distance, de façon centralisée, par des horloges automatiques. La tournée quotidienne devient inutile et le métier s’éteint à la fin du XIXe siècle. Un unique réverbère à gaz, surnommé Léon, survit encore à Malakoff.

Le réveilleur, débranché par le réveille-matin

En Angleterre et en Irlande, pendant la révolution industrielle, le knocker-up réveillait les ouvriers en tapant à leurs fenêtres avec une longue canne de bambou, pour quelques pièces. Il ne repartait pas tant qu’il n’avait pas vu la personne debout. Le réveil mécanique restait alors trop cher pour les foyers modestes. Le métier a résisté jusque dans les années 1970 dans certaines régions, avant de s’effacer avec la baisse du prix des réveils et l’électrification des logements.

Le lecteur d’usine, couvert par la machine

Apparu à Cuba en 1865 dans les manufactures de cigares, le lecteur lisait à voix haute romans, journaux et poésie aux ouvriers, pour rompre la monotonie du roulage. Élu par ses pairs, souvent bon comédien, il jouait les scènes du haut de son estrade. La pratique gagne Key West puis Tampa. La mécanisation des ateliers, doublée de la méfiance de patrons agacés par les lectures engagées, a raison de lui dès les années 1930. La tradition survit pourtant encore aujourd’hui dans les fabriques cubaines.

La standardiste, absorbée par le commutateur automatique

La demoiselle du téléphone a employé des dizaines de milliers de personnes en France, presque exclusivement des femmes, pendant plus d’un demi-siècle. Elle maniait tout un jeu de clés et de fiches pour établir les communications sans délai ni erreur, avec l’amabilité et la courtoisie exigées à l’embauche. Le commutateur automatique, puis le numérique, ont éliminé le poste. Mais le savoir-faire relationnel, lui, n’a pas disparu : il a migré vers l’accueil téléphonique et la relation client.

Le poinçonneur du métro, perforé par le ticket magnétique

Il perçait les tickets à l’entrée des stations parisiennes, geste immortalisé par Serge Gainsbourg dès 1959 dans Le Poinçonneur des Lilas. La piste magnétique, testée à partir de 1968, et les portillons automatiques qui valident le titre tout seuls ont eu raison du métier. Le dernier poinçonneur disparaît en octobre 1973.

Le calculateur humain, dépassé par l’ordinateur

Avant l’électronique, le mot computer désignait une personne, pas une machine. À la NACA puis à la NASA, des calculatrices humaines, souvent des femmes, vérifiaient trajectoires et équations. Katherine Johnson rejoint la NASA en 1953 ; son histoire, portée par le film Les Figures de l’ombre, a fait connaître ces bureaux de calcul. Quand la machine électronique est devenue fiable, le métier a disparu. Détail troublant : la machine a fini par prendre le nom du métier qu’elle remplaçait.

Métier disparu Époque de disparition Ce qui l’a remplacé Ce qu’il en reste
Porteur d’eau Avant 1914 Eau courante, réseau d’adduction Le métier de fontainier, la plomberie
Allumeur de réverbères Fin XIXe siècle Éclairage électrique piloté à distance La maintenance de l’éclairage public
Réveilleur (knocker-up) Années 1970 Réveil bon marché, électricité L’alarme du smartphone
Lecteur d’usine Années 1930 Machines, radio en atelier Le podcast, l’audio au travail
Standardiste Fin XXe siècle Commutateur automatique, numérique La relation client, le téléconseil
Poinçonneur du métro 1973 Ticket magnétique, portillons Les agents d’accueil et de sûreté
Calculateur humain Années 1960 Ordinateur électronique Les métiers de la data et du contrôle

Ce que ces métiers disparus disent du travail d’aujourd’hui

La leçon la plus utile de ces disparitions n’est pas nostalgique. Elle tient en une distinction : ce n’est presque jamais le métier tout entier qui s’évapore, mais la tâche répétitive qui en formait le cœur. Le porteur montait des seaux, mais l’enjeu réel était d’apporter de l’eau à domicile : ce besoin existe toujours, il passe désormais par un robinet. La standardiste branchait des fiches, mais l’enjeu réel était d’accueillir une voix au bout du fil : ce besoin a survécu, il s’appelle relation client. Quand une technique absorbe le geste, la compétence humaine associée ne disparaît pas toujours, elle change d’adresse.

Faut-il craindre pour son métier ? Ce que peuvent faire entreprises et candidats

L’histoire longue est plutôt rassurante : l’automatisation recompose le marché du travail plus qu’elle ne le vide. En France, selon le rapport Les métiers en 2030 de la DARES et de France Stratégie publié en mars 2022, environ 800 000 postes seraient à pourvoir chaque année d’ici 2030, portés autant par les créations d’emplois que par les 7,4 millions de départs en fin de carrière attendus. Le risque n’est donc pas la pénurie d’emplois, mais l’écart de compétences entre ce qui disparaît et ce qui recrute.

Pour un salarié ou un candidat, la parade est connue et à portée de main. Elle consiste à repérer tôt les tâches automatisables de son poste, puis à investir dans ce qui résiste : la relation, le jugement, la capacité à apprendre. Concrètement, cela peut passer par se former vers un des métiers qui recrutent le plus, par faire reconnaître son expérience grâce à une VAE, ou par prendre du recul avec un bilan de compétences. Certains secteurs recrutent d’ailleurs massivement, comme l’industrie de défense et ses 100 000 postes d’ici 2030.

Pour un employeur, la même logique s’applique côté marque employeur interne. Anticiper les métiers menacés, cartographier les compétences transférables et proposer des passerelles internes coûte presque toujours moins cher que de laisser un savoir-faire s’éteindre, puis de recruter en tension ailleurs. Les rendez-vous de la formation, comme les Semaines de l’évolution professionnelle, sont un bon point de départ pour ouvrir la conversation avec ses équipes.

Questions fréquentes sur les métiers disparus

Quel est le métier disparu le plus célèbre en France ?

Le poinçonneur du métro parisien, popularisé par la chanson de Serge Gainsbourg en 1959, reste le plus connu. Il a définitivement disparu en octobre 1973 avec la généralisation du ticket magnétique et des portillons automatiques.

Pourquoi ces métiers ont-ils disparu ?

Dans presque tous les cas, une innovation technique a absorbé la tâche centrale du métier : l’eau courante pour le porteur d’eau, l’électricité pour l’allumeur de réverbères, le commutateur automatique pour la standardiste, le ticket magnétique pour le poinçonneur, l’ordinateur pour le calculateur humain.

L’automatisation détruit-elle plus d’emplois qu’elle n’en crée ?

Historiquement, non. Le Forum économique mondial prévoit même un solde net positif d’ici 2030 à l’échelle mondiale, et la DARES table sur environ 800 000 postes à pourvoir par an en France. L’automatisation déplace les emplois et exige de se reformer, plus qu’elle ne les supprime en masse.

Comment se protéger si son métier est menacé ?

En misant sur les compétences durables que la machine reprend mal : la relation, le jugement, l’adaptation. Se former en continu, faire reconnaître son expérience et envisager une reconversion vers un secteur qui recrute sont les leviers les plus efficaces pour rebondir.

Partager

Sujets :

À lire ensuite