Vous l'avez sûrement déjà vu passer sur les réseaux : la liste des "10 métiers où l'on trouve le plus de psychopathes", avec le PDG en tête et l'avocat juste derrière. Ce classement fascine depuis plus de dix ans, il est vrai, sourcé, et pourtant largement dépassé. En 2026, une nouvelle étude américaine vient rebattre les cartes, et ce qu'elle révèle intéresse directement les recruteurs et les managers.
Je vais vous donner les deux versions de l'histoire. La version virale, née d'un livre de psychologie et relayée par le Time. Et la version 2026, plus rigoureuse, qui montre que le vrai danger organisationnel ne ressemble pas du tout à ce que le classement viral laisse penser.
Le classement qui tourne en boucle sur les réseaux
La liste que vous avez probablement croisée vient du psychologue d'Oxford Kevin Dutton, auteur de "The Wisdom of Psychopaths", un ouvrage relayé en son temps par le magazine Time. Son classement des professions où l'on recense statistiquement le plus de traits psychopathiques est resté quasiment inchangé dans tous les articles qui le reprennent depuis quinze ans.
Le top 10 "à risque" selon Dutton
| Rang | Métier |
|---|---|
| 1 | PDG |
| 2 | Avocat |
| 3 | Animateur TV / radio |
| 4 | Vendeur |
| 5 | Chirurgien |
| 6 | Journaliste |
| 7 | Officier de police |
| 8 | Religieux |
| 9 | Cuisinier |
| 10 | Fonctionnaire |
Et à l'autre bout du classement, les dix métiers où l'on en croise statistiquement le moins : aide-soignant, infirmier, thérapeute, artisan, styliste, membre d'ONG, enseignant, artiste, médecin, comptable.
Combien de vrais psychopathes croisez-vous réellement au bureau ?
Avant de s'inquiéter pour son manager, un chiffre remet les choses en place : selon les estimations relayées par le magazine Psychologies, moins de 3 % des hommes et environ 1 % des femmes présentent un trouble de la personnalité de ce type. La psychopathie clinique reste rare. Ce qui est beaucoup plus fréquent, en revanche, ce sont des traits isolés, dits "subcliniques", qui n'atteignent jamais le seuil du trouble mais influencent tout de même les choix de carrière. C'est précisément ce que la nouvelle étude américaine a mesuré.
2026 : une étude américaine bouscule le mythe du "PDG psychopathe"
Une équipe de l'université de l'Illinois à Urbana-Champaign a publié en 2026 une étude qui prend le problème dans l'autre sens. Plutôt que de partir d'un classement de métiers et de chercher des traits, les chercheurs ont mesuré les traits de personnalité de plus de 600 étudiants âgés de 17 à 32 ans, puis ont regardé vers quels types de métiers ces traits les orientaient naturellement.
Ce que révèle vraiment la triade sombre
Les chercheurs ont décomposé la psychopathie en trois facettes (audace, froideur affective, désinhibition), aux côtés du machiavélisme et du narcissisme, l'ensemble formant ce que la littérature scientifique appelle la "triade sombre". Résultat : les trois facettes de la psychopathie sont associées positivement à un attrait pour les métiers manuels et techniques, exercés en solitaire, avec peu d'interaction sociale. Les mécaniciens arrivent en tête, suivis de près par les ingénieurs et d'autres professions techniques.
Les auteurs résument ainsi leur résultat : les psychopathes subcliniques, portés par leurs tendances antisociales, préfèrent des métiers mécaniques isolants qui demandent peu d'interaction sociale. Rien à voir, donc, avec la salle de réunion d'un comité de direction.
Et les narcissiques, alors ?
C'est là que l'étude devient utile pour un recruteur. Le narcissisme, autre composante de la triade sombre, suit une logique inverse : il pousse vers les métiers artistiques pour l'admiration qu'ils procurent, vers les métiers sociaux pour le lien qu'ils permettent, et vers les postes de direction pour la position dominante qu'ils confèrent. La politique, le droit et les affaires ressortent particulièrement. Les chercheurs notent également que les profils attirés par le soin aux autres affichent une audace élevée mais une froideur et une désinhibition faibles : le sang-froid nécessaire en situation de crise ressemble sur le papier à un trait sombre, sans en être un.
Le vrai signal d'alerte pour une organisation
Les auteurs réservent leur mise en garde la plus nette aux profils qu'ils qualifient de "psychopathes performants" et de "narcissiques performants" : des personnes qui cumulent des traits sombres avec suffisamment de charme de surface pour gravir la hiérarchie sans être repérées. Une fois en poste de direction, elles deviennent très difficiles à encadrer. Les chercheurs recommandent explicitement aux organisations d'éviter de les promouvoir à des postes de direction, sous peine de ne plus pouvoir les contrôler.
Ce que ça change pour vos entretiens et vos décisions de promotion
Le classement viral avait au moins un mérite : il rendait le sujet mémorable. Mais il orientait l'attention vers les mauvaises personnes, le chirurgien ou le prêtre plutôt que vers le collaborateur charmeur et sûr de lui qui sait dire ce qu'il faut au bon moment. La vraie question RH n'est pas "quel métier attire les psychopathes", elle est : comment repérer, avant une promotion, un profil qui combine charme, audace et absence d'empathie ?
Trois réflexes concrets en découlent. D'abord, ne jamais juger un profil sur sa seule aisance en entretien : l'audace et le charisme se confondent trop facilement avec la compétence. Ensuite, croiser systématiquement les retours à 360 degrés avant une promotion à un poste de management, pas seulement l'avis de la hiérarchie directe, qui est justement la plus exposée au charme de façade. Enfin, se méfier des tests de personnalité grand public trouvés en ligne : ils n'ont ni la rigueur méthodologique ni la validité prédictive d'un protocole de recherche comme celui mené en 2026, et ne doivent jamais servir de base à une décision de recrutement. Pour structurer une grille d'entretien plus fiable, notre guide sur les questions pièges en entretien d'embauche détaille comment aller au-delà du discours préparé.
Vous êtes DRH ou dirigeant et vous vous demandez comment fiabiliser vos décisions de promotion sans tomber dans la pop-psychologie ? Guillaume Coudert accompagne les entreprises sur la structuration de leurs grilles d'évaluation et de leur marque employeur. Réservez un appel découverte pour en discuter.
Pourquoi ce genre de classement mérite d'être lu jusqu'au bout
Le classement de Dutton n'est pas faux, il date simplement d'une autre décennie et repose sur une méthode différente. L'étude de 2026 ne l'annule pas, elle la complète en interrogeant directement les traits de personnalité plutôt que les stéréotypes de métier. Les deux études racontent en réalité la même histoire sous deux angles : les traits sombres existent, ils orientent les choix de carrière, mais ils ne se logent pas forcément là où l'imaginaire collectif les attend.
Pour un candidat en recherche de sens ou de reconversion, cette nuance compte aussi. Choisir un métier manuel et solitaire n'a évidemment rien d'un signal d'alarme personnel : c'est un choix de tempérament parfaitement sain, que l'étude associe simplement à un profil parmi d'autres. Si ce type de réflexion sur l'adéquation entre personnalité et métier vous parle, notre article sur la reconversion professionnelle aborde la question sous l'angle candidat, et notre guide des soft skills recherchées par les recruteurs sous l'angle employabilité.
Sources : étude 2026 de l'université de l'Illinois à Urbana-Champaign, publiée dans Personality and Individual Differences (ScienceDirect) et relayée par VICE ; classement de Kevin Dutton relayé par Hellowork. Retrouvez nos décryptages RH en format court sur @MarqueEmployeur.
En résumé
Le classement viral des "métiers de psychopathes" repose sur un livre de 2012, popularisé par le Time, avec le PDG en tête d'affiche. Une étude de 2026 menée sur plus de 600 personnes montre au contraire que les traits psychopathiques orientent surtout vers des métiers manuels et solitaires comme mécanicien ou ingénieur, tandis que le narcissisme pousse vers les postes de direction, l'art et la politique. Le vrai risque pour une organisation n'est donc pas le chirurgien ou le prêtre du classement viral, c'est le profil charmeur et sûr de lui qui cumule traits sombres et aisance sociale suffisante pour grimper les échelons sans être repéré. D'où l'intérêt de fiabiliser ses grilles d'entretien et ses processus de promotion plutôt que de se fier à un classement, aussi mémorable soit-il.